C’est donc une lettre en forme de complainte, une bouteille à la mer, qu’elle adresse à
celui ou celle qui ressuscitera les œuvres de sa mère, afin que sa mémoire ne soit pas effacée…et que soit reconnu son génie littéraire.
Quelques Œuvres de l'auteur :
1946, Argile et cendres
1953, La pierre angulaire
1959, Le bûcher de Montségur, 16 mars 1244
1960, Les brûlés
1961, Les cités charnelles
1965, Les croisades
1966, Catherine de Russie
1970, La joie des pauvres
1977, Visages d’un autoportrait
1980, La joie souffrance
1982, Le procès du rêve
Ma mère au Purgatoire
"Mais
peut-être,
Après tout,
N’aimez-vous pas la
littérature."
Brigitte
Fontaine
Comme je m’agace encore moi-même, quand je
parle d’elle, à réclamer son dû, à m’indigner, encore ! Trouverai-je un jour le ton juste, le ton qui fait bien passer le message ? – Je
ne crois pas : pour cette cause, ceci est mon dernier acte.
Je ne me reconnais plus dans cette "note criarde" d’enfant déchue qui milite pour sa mère : je crois
avoir fait la traversée du ravage. Ce que vous lirez d’énervé, c’est un reste ; je n’irai pas le corriger, car je n’ai plus le temps : je pars.
Je ne reviens à la charge que pour me délester du poids de l’œuvre maternelle, - tombée aux oubliettes. C’est trop lourd, je
suis trop seule à me sentir concernée. Mère trop présente, puis : trop absente...
- Les œuvres meurent, celle de ma mère, qui a disparu des librairies, s’éteint doucement. Elle ne me paraît
pas mériter ce sort. Mais après m’être agitée et mortifiée je passe la main.
Le but de cet écrit, c’est donc de faire part d’une impasse à des personnes compétentes, médiatiques, à des
professionnels.
Afin de partir sans ce fardeau qui a déjà trop obéré ma
vie.
Je suis la fille de l’écrivain Zoé Oldenbourg (1916-
2002).
Beaucoup d’entre vous ne la connaissent pas, n’ont pas eu l’occasion de rencontrer ses livres. D’autres,
qui l’ont connue, appréciée, pensent qu’il est naturel que son œuvre perdure et soit honorée. Mais ils ne vont pas le vérifier ; ils seront surpris de ce dont je fais état. Peut-être ne me
croiront-ils pas, me prendront pour une héritière exigeante et persécutée.
- Les héritiers sont des gens pénibles : ils croient en l’éternité de l’œuvre de leur parent auteur.
Certains, - car d’autres s’inclinent, laissant mourir une nouvelle fois le géniteur.
Ma mère pourra-t-elle sortir du "Purgatoire" ? Et dans quelle
direction ?
Le purgatoire, lieu élégant (ou fatidique) auquel renvoient souvent les éditeurs paresseux, les libraires
soumis aux modes, les écrivains frileux à la mort d’un auteur, à sa deuxième mort. Quand l’œuvre tombe dans l’oubli faute de soin. Le purgatoire est un mot aimable pour préparer la majorité des
œuvres vers le passage, moins chrétien, "au pilon" (destruction des stocks).
Le purgatoire des écrivains, je comprends : certaines oeuvres ne concernent plus le public
d’aujourd’hui. Les éditeurs ne sont pas des philanthropes. Ils les conservent un temps en réserve (au frigo), au cas où. Ils sont soumis aux modes, - et de nos jours se laissent envahir par une
surproduction de plus en plus défavorable aux valeurs de conservation, ou plutôt au service actif des textes. Les libraires de leur côté sont submergés par les nouveautés. Un chef-d’œuvre,
aujourd’hui, peut ne faire qu’une saison : au suivant ! – noyé sous la masse monstrueuse du gavage médiatique ; - toujours
plus !
Je trouve qu’il y a une responsabilité de l’éditeur à faire vivre son propre fonds de qualité, à veiller à le remettre en
circulation quand la teneur d’une œuvre vient faire (et parfois plus qu’au temps de leur parution), écho avec les goûts et demandes profondes du
public. Par ignorance, ou sous prétexte que ces œuvres datent de quelques décennies, on les laisse disparaître, par facilité : classées "purgatoire".
C’est le cas des livres de ma mère : j’en suis convaincue, non parce que je suis sa fille, mais parce
que je connais un peu les livres. Mon père fut un vrai libraire, j’ai vécu "dans" les livres. – Beaucoup trop.
Je donnerai deux arguments de l’injustice de cette relégation au purgatoire :
- Pour ceux qui n’ont pas eu l’opportunité de connaître son œuvre, Zoé Oldenbourg a écrit un certain nombre
de romans se déroulant au Moyen- Age, qui ont été traduits en une vingtaine de langues. Les plus connus sont "Argile et Cendres" et "La Pierre Angulaire"
(prix Femina 1953) ; il y eut, centré sur la tragédie cathare, le doublet "Les Brûlés"
et "Les Cités Charnelles" ; puis "La Joie
des Pauvres", récit épique sur la croisade des pauvres.
Ces thèmes n’étaient pas accordés au goût des tenants du Nouveau Roman, - dont le dogme minimaliste et le
rejet de l’œuvre de fiction étiquetée "traditionnelle" a exercé un terrorisme intellectuel écrasant à l’époque où ma mère a publié. Elle en a
pâti : alors, oui, c’était le purgatoire pour un écrivain comme elle, inspirée, visionnaire, prolifique. Et d’une langue rigoureuse, novatrice.
Depuis deux décennies le retour de la fiction, l’engouement d’un très large public
pour le "roman historique" ne sont pas à démontrer. Ma mère certes n’aimait pas être cataloguée, et l’étiquette "roman historique" la gênait, - elle se déclarait simplement romancière (plus
sérieux). Mais, ironie du sort, le roman, disons, situé à une autre époque, est devenu un genre si prisé que toutes les grandes librairies s’honorent, aujourd’hui, d’un rayon entier réservé au
"Roman Historique".
- Son œuvre n’y a jamais figuré : personne n’y a veillé. Si l’édition doit vivre, il est dommage de ne
pas avoir remis en circuit ces romans qui, de surcroît, ont une valeur littéraire, et, ce qui n’est pas toujours le cas, une connaissance avérée des époques concernées : la preuve en est
que ce fut la lecture de la "Pierre Angulaire" qui donna à l’éditeur l’idée de passer
commande, pour la Collection "Les Trente Journées qui ont fait la France", du "Bûcher de
Montségur". Idem pour "Les Croisades". Ne parlons-plus de "L’épopée des
cathédrales" (disparu), du "Saint-Bernard" (pilonné, chez Albin
Michel).
- Ma mère est née en 1916 à Petrograd. Elle a connu la révolution russe, puis venue en France à l’âge de neuf ans, elle a connu
la vie de l’émigration, à Meudon et Paris.
Si ce sujet n’a pas toujours passionné le public, il est devenu aujourd’hui l’objet d’une grande curiosité.
- L’année du Livre en 2010 a été consacrée à La Russie.
Ma mère a écrit quatre romans qui se déroulent dans le milieu russe de l’émigration, dans l’entre-deux
guerres puis après la deuxième guerre.
Ce n’est pas leur seule qualité, - mais ils sont riches
d’informations sur ce monde, sur la vie quotidienne des russes blancs émigrés, - surtout dans "La
Joie-Souffrance", son chef-d’œuvre, histoire d’amour et de mort.
Vous ne les trouverez pas en librairie.
- Pour ce Salon, la rediffusion des deux textes autobiographiques "Visages d’un autoportrait" et "Le procès du rêve", aurait pu intéresser : ma mère y raconte, outre la Russie de la révolution qu’elle a connue enfant, l’émigration dans le
Paris d’entre les deux guerres, en même temps que la genèse de sa vocation d’écrivain français nourrie par deux cultures et deux langues, et son choix du Moyen- Age français pour incarner son
univers romanesque.
Ces livres ont connu un grand succès, -
cherchez-les.
A propos de Russie : ma mère a écrit un essai sur
"Catherine de Russie" qui a été un best-seller international. Elle a (purgatoire ou
pilon ?) écrit une préface pour "Guerre et
Paix", rédigé pour la Collection "Génies et Réalités", de longs articles sur Tolstoï et sur Catherine de
Russie.
Voilà qui sent le sapin.
Ces deux pistes, le Moyen- Age et la Russie, je les savais opportunes pour ressortir de la réserve l’œuvre
de ma mère, et pas seulement par fidélité : mes arguments étaient réalistes, - éditoriaux, commerciaux.
J’ai exposé en détail ces arguments, oralement et par écrit, dès la mort de ma mère : je me sentais
responsable, étant la seule à m’en préoccuper. Ma mère n’avait jamais été mondaine, mais du temps de Gaston G., de Jean Paulhan, de Dominique Aury, de Paule Neuvéglise elle aimait passer chez
son éditeur. Puis elle avait déserté, ressentant âprement en silence le peu de cas qu’on accordait à son œuvre, et ne sachant pas demander.
Elle m’avait à sa façon missionnée post-mortem. Lourd fardeau, pour "enfant doué" (au sens d’Alice Miller).
- Quelles que soient mes tribulations avec cette mère et cette œuvre qui ont tant pesé sur moi, je respecte son œuvre.
J’aurais aimé pouvoir me faire entendre : alors, ma mère de son côté, moi du mien, mission accomplie,
j’aurais pu vivre.
Il y avait aussi ses deux pièces de théâtre, publiées mais jamais diffusées : l’une sur un épisode de
l’Inquisition, l’autre, "Aliénor", écrite à la demande de Silvia Monfort, qui mourut avant
de la jouer.
J’écrivis tout cela à son éditeur (Antoine Gallimard), puis demandais conseil à Frédéric Mitterrand, dont
j’avais apprécié la sensibilité à l’œuvre de ma mère lors de son émission télévisée consacrée à Andrée Chédid et Zoé Oldenbourg. Je n’obtins aucune réponse.
Chez Gallimard, Roger Grenier et Yvon Girard m’ont chacun énoncé le dogme du Purgatoire. Et, à titre
d’alternative, la piste de l’événement heureux qui pouvait faire tourner le vent : que "quelqu’un", c'est-à-dire un personnage du monde littéraire, un journaliste, un "people", exprime
publiquement son intérêt pour l‘écrivain, son oeuvre.
Alors, oui, cela justifierait éventuellement, la demande faisant preuve, une relance
commerciale.
Autour de moi, on ne comprenait pas bien mon insistance : car après tout l’œuvre existait encore.-
Certes des livres de Zoé Oldenbourg restent disponibles (soit en Folio soit en Collection Blanche), dans la réserve de l’éditeur. On peut passer commande (pas de tous, mais ce n’est déjà pas
mal).
Mais n’étant plus diffusés du tout, n’ayant été réédités que prudemment à quelques centaines d’exemplaires
sans être redistribués en librairie, (leur réimpression, à ma demande, ne s’étant accompagnée d’aucune action commerciale,) - ils ont repris le chemin de l’oubli. Conserver en réserve quelques
exemplaires, juste histoire de ne pas perdre un auteur, mais n’entreprendre aucune démarche éditoriale pour alimenter la vie de l’oeuvre, la faire connaître à un nouveau lectorat, - cela
revient à la laisser mourir.
- Aujourd’hui, c’est votre réflexion qui fera loi, - dans le
partage public des idées, les medias, le débat sur l’édition, que sais-je ? Puisque ce message de simple "ayant-droit" n’a pas été entendu, -
est resté au purgatoire.
Oui, l’édition doit vendre, encore une fois, mais pourquoi ne sait-elle pas se nourrir de ses valeurs
sûres - Encore faut-il qu’elle s’en soucie, qu’elle les connaisse, les reconnaisse. Mais alors, quelles louanges mérite-t- elle ? A
propos de centenaire, celui de ma mère, 1916-2016, sera-t-il seulement mentionné ? N’est-il pas trop tard ?
Cela m’a épuisée de prêcher dans le désert pour ma mère morte : endosser de passer pour hystérique, parano,
névrosée pas libérée de sa mère, ce n’était pas le pire. Le plus grave était l’impuissance, les non-réponses... Le silence. Je trouvais cela
injuste ; je remballai le boulet dans des profondeurs douloureuses.
Car tout cela me détournait, encore, de moi-même (je ne suis pas que la fille de). Je me suis sentie lasse
d’être piégée, encore, par le poids de la figure maternelle, - cette œuvre insoulevable, dont plus personne ne se souciait.
J’avais mon chemin à faire. Je ne dépendais pas pour vivre des potentiels droits d’auteur.
Le soin d’une œuvre importante m’avait paru relever des
missions de l’éditeur ; on me demandait d’inventer, de quêter.
Je finis par rendre les armes, pour me préserver : outre l’ire fraternelle réveillée par mon
initiative, et son refus de me laisser faire les démarches légales conseillées par la Société des Gens de Lettres, je me retrouvai face à un mur. Le message qui m’était régulièrement renvoyé
était paradoxal. L’éditeur me renvoyant aux libraires, - qui n’avaient qu’à commander les livres -, les libraires aux commerciaux, - qui n’avaient qu’à "booster" les livres -, les commerciaux à
l’éditeur, - qui n’avait qu’à redoper les livres -, l’éditeur aux lecteurs, - qui n’avaient qu’à s’intéresser aux livres - ; lecteurs qui, eux, me renvoyaient en toute légitimité à
l’absence des livres, - introuvables. Pour commander un livre, encore faut-il en avoir entendu parler.
De quoi parlais-je ? D’un objet introuvable dont personne n’avait cure.
Pas plus mondaine ni branchée que ma mère, je gênais. Les libraires cultivés déploraient, les libraires
marchands ne connaissaient plus.
C’était la faute de la fatalité. On me renvoyait au "purgatoire".
Et ma mère ne l’avait-elle pas mérité, ce désaveu ? N’étant ni française, ni chartiste, elle n’a
jamais su s’allier la caution des universitaires pour ses Essais historiques, malgré le succès considérable du "Bûcher de Montségur" et des "Croisades", -
ouvrages d’histoire qui font encore autorité. Côté Roman, sans doute ne sut-elle pas élever la voix lorsque cette forme littéraire retrouva ses lettres de noblesse ; et personne ne pensa à
faire connaître à nouveau cette œuvre colossale.
Cet ingrat chantier, je le refoulai : j’avais à
travailler sur le mien. Me dégager d’elle, me dépêtrer de mon propre purgatoire. Avoir une mère-écrivain n’est pas simple. M’occuper de moi c’était ne pas, ne plus m’occuper de tout
cela, - attitude peu compatible avec l’énergie requise pour l’autre croisade : réveiller de leurs cendres ses œuvres négligées.
La mort (réelle) de ma mère (en 2002, à 86 ans)
m’avait libérée, me donnant accès à mon expression : la peinture, jusque-là confisquée. Ma mère
en toute innocence occupait tout l’espace, réquisitionnait toutes les places : comme beaucoup de grands créateurs.
A sa mort, et après avoir erré en prof de Lettres puis m’être adaptée comme psychologue, j’ai retrouvé le
droit de peindre, exilé en moi.
Chemin d’individuation.
Et à présent je vais quitter Paris, - ce Paris qui, tel une mère surdimensionnée, m’épuise. J’atteins l’âge
de la retraite, et je suis un très jeune peintre. C’est de cela que je vais m’occuper maintenant.
Et c’est là que je vous retrouve : les adjoints de l’éditeur avaient raison, c’est vous, les gens
sérieux et communicants, critiques, journalistes, auteurs, des "people" à votre manière, gens de qualité, que l’on écoute et lit, qui avez le
pouvoir de modifier la donne, qui serez entendus. Qui aurez des idées, un point de vue sur la question du patrimoine éditorial, ou sur ma mère. Qui aurez le pouvoir de faire réfléchir, qui
sait, voire réveiller jusqu’à l’éditeur oublieux, qui sait, jusqu’aux libraires frileux.
Vous sans doute pas très jeunes non plus si vous vous souvenez d’elle : si vous l’avez connue,
entendue, à la radio du temps de Roger Vrigny, de Pierre Sipriot…, à la télé du temps de Pivot ; du temps où François Mitterrand (l’oncle), invité à "Apostrophes", parla de sa découverte
de "La Pierre Angulaire", comme de l’un des plus grands chocs de sa vie de
lecteur.
Je vous aurai fait savoir que l’œuvre n’est pas bien traitée, et ce précisément à un moment où elle aurait eu toutes les chances d’être redécouverte et d’intéresser de nouveaux lecteurs.
Chœur des lecteurs et critiques, des éditeurs, je vous convie soit à vous arranger de cette agonie, la
cautionnant par votre indifférence, soit à vous en étonner.
- Quant à moi, le vieux tablier de "fille de", je le rends.
Une œuvre est une chose fragile. Négligée faute de vigilance, elle "épanche à regret / Son parfum doux comme un secret / Dans les solitudes profondes".
Baudelaire (Le
guignon)
- Au purgatoire, pas très loin de la
déchetterie.
Je trouve injuste de porter seule cet amer savoir et m’en remets à vous.
Agathe Idalie 23 mars
2011
P.S. Ma mère, pour son propre père, avait choisi de laisser faire. Les deux livres de Serge Oldenbourg,
historien et journaliste de renom, édités chez Payot, ont disparu, passés au pilon. "Le Coup d’Etat
bolchévique" est pourtant cité par Lénine lui-même, dans son Testament politique, comme l’ouvrage le mieux référencé sur cette période – un hommage d’autant plus
significatif que le livre cité émane d’un garde blanc ayant dû choisir l’exil.- Peut-être a-t-elle bien fait ; elle a choisi de se centrer sur son œuvre à elle.
C’est ce que je fais à partir
d’aujourd’hui.
Agathe
Idalie OLDENBOURG, 23 mars 2011
Poche - 11 février 1988
Poche - 26 octobre 1972
broché 1954
Folio édition 1966
Poche 1961
Folio 03 mars 1989
Folio 24
octobre 1991
Folio 12
février 1985